La naissance d’une image

La naissance d'une image

A mes débuts, j’avais plutôt tendance à me rendre sur le terrain sans idées préconçues pour produire mes images. Je faisais alors en fonction de ce que je croisais et de l’ambiance sur le moment. Au fur et à mesure des années de pratique j’ai changé ma façon de réaliser mes images. Aujourd’hui, je me rends sur mes spots avec une idée en tête que je vais essayer de concrétiser. 

Le hasard des rencontres permet de se laisser surprendre et d’improviser avec ce que nous abordons. De temps en temps nous revenons avec une image intéressante bien qu’inattendue :

J’ai un jour croisé cette larve de sauterelle (probablement Tylopsis lilifolia) qui venait tout juste de muer. Elle abordait alors des couleurs bien vives contrastant fortement avec la végétation environnante. Je n’aurais jamais pu anticiper ce genre d’image. Le hasard fait parfois bien les choses.

Certaines images existent d’abord sous forme d’idées, mûries parfois longtemps avant d’être réalisées, la sortie photo devenant presque la dernière étape. La maturation d’une méditation permet de s’affranchir de l’improvisation sur site. Si cette idée se focalise principalement sur la formation de l’arrière-plan, elle peut d’autant plus s’appliquer à n’importe quel sujet, facilitant ainsi la formation de cette image. 

Vortex
Cette image est le fruit d’une longue réflexion (plusieurs mois) permettant d’aboutir à ce bokeh tournant. J’ai profité de l’automne-hiver pour identifier les moyens techniques à la réalisation pour l’appliquer sur un des premiers sujets que j’observe au printemps : l’ascalaphe soufré.

Malgré tout, cela ne se passe pas toujours comme prévu. Bien que tout fût imaginé en amont et réfléchi pour obtenir le résultat souhaité, le facteur chance en photo nature joue beaucoup. Mais l’intention du départ change/oriente la façon de photographier sur place. Ci-dessous, je détaillerai les différentes étapes de la maturation de mes idées de photos : de leur origine à leur concrétisation, en passant par l’identification des besoins pour la réalisation. Car photographier des insectes, c’est ne jamais avoir le dernier mot ; on peut préparer, anticiper, imaginer, la nature se charge toujours de nous rappeler son imprévisibilité.  

 

Origine de l’idée:

En règle générale mes idées viennent rarement de nulle part, il existe de multiples sources qui vont nourrir mes réflexions et s’entremêler les unes aux autres pour générer une “vision”. C’est quelque chose qui se fait de manière totalement inconsciente, c’est une sorte d’incubation de différentes expériences personnelles et sources d’inspiration. 

Je peux par exemple m’inspirer de mes expériences précédentes. Si j’ai remarqué selon l’orientation du lieu où j’étais, une lumière intéressante, un arrière-plan intéressant généré par la lumière filtrée par la végétation environnante, cela peut retenir mon attention pour une future sortie. Je peux aussi repartir d’un essai qui ne m’a pas donné entière satisfaction la première fois. Ou alors, à l’inverse, réaliser une nouvelle image à partir d’une même idée mais en changeant de sujet.

Même principe de réalisation mais sujet différent. La première est une image d’un  diablotin réalisée en 2018. J’ai utilisé la lumière directe du soleil et j’ai réglé l’appareil photo de sorte à ce que seule la lumière de ce rayon soit prise en compte dans l’image permettant de produire un effet silhouette fort. L’image de droite est une image d’ascalaphe soufré réalisée en 2022, j’ai volontairement voulu reprendre l’idée de l’image du diablotin pour travailler sur cette même approche et ainsi ajouter une image à ma série centrée sur les ascalaphes. Le petit plus qui ajoute un effet supplémentaire est l’aspect transparent des ailes qui permet de jouer sur le graphisme des nervures.  

Une grosse source d’inspiration pour moi est la presse spécialisée. Je lis pas mal de revues différentes, pas uniquement sur la photo nature mais aussi sur la photographie de manière générale. De temps en temps des thématiques/styles appliqués à la photo de portrait ou de rue peuvent m’interpeller et je peux alors chercher à les adapter à ma pratique de la macro et proxiphotographie. 

On pourrait croire à un simple virage opéré avec Photoshop mais, si vous me suivez depuis quelque temps, vous savez que je préfère passer du temps à l’extérieur plutôt que derrière un ordinateur. Ces couleurs ont été obtenues dès la prise de vue. Suite à un article dans Profession photographe présentant le travail d’Hermine Lecucq, je me suis alors intéressé à la photographie infrarouge adaptée à la macro-proxi.

Parmi mes principales sources d’inspiration, les beaux livres occupent une place particulière. Contrairement aux images que l’on consomme rapidement sur les réseaux sociaux, ils permettent de s’immerger plus profondément dans l’univers d’un photographe. On y découvre un concentré de son travail et de sa sensibilité. Feuilleter ce type d’ouvrage permet souvent de mieux comprendre une démarche photographique dans son ensemble. Ce n’est pas seulement une succession de “belles images”, mais une véritable vision qui se construit au fil des pages. C’est aussi une source d’inspiration précieuse pour nourrir son propre regard et faire émerger de nouvelles idées.

J’ai réalisé une image de balanin en silhouette noire sur fond blanc après avoir parcouru le livre Monochromie de Bastien Riu. Ce n’était pas une volonté de reproduire une illustration précise, mais plutôt l’envie d’explorer à mon tour un travail graphique autour des formes et de ce fort contraste. 

 

Le fait d’exposer mes images dans différents festivals me permet également de rencontrer beaucoup de monde avec des affinités parfois différentes des miennes. Les échanges avec toutes les personnes rencontrées (autres exposants ou visiteurs) me permettent d’intégrer des points de vue ou des angles auxquels je n’aurais pas forcément pensé si je n’avais pas eu ces discussions. J’en ai déjà parlé dans mes articles sur le high key  et l’exposition multiple. Mais sans m’être retrouvé face à Gilles Duperron je ne me serais probablement jamais intéressé au high key. Et de la même façon, si je n’avais pas exposé face à Arnaud Nedaud  je n’aurais vraisemblablement pas persévéré sur l’exposition multiple. Donc si vous avez l’occasion n’hésitez pas à exposer vos images ou à visiter les expositions, vous vous nourrirez de ces différentes rencontres. 

Ces deux images n’auraient sans doute jamais vu le jour si je n’avais pas eu des discussions sur le high key et l’exposition multiple lors de mes premiers festivals photos.

Les réseaux sociaux sont également une source évidente d’inspiration. Ils permettent d’avoir accès à énormément d’images générées par une diversité impressionnante de photographes d’horizons et de sensibilités différents. En revanche, on trouve très régulièrement des effets de mode conduisant les photographes à se lancer dans un style d’images parce que “tout le monde le fait en ce moment”. Il faut donc savoir prendre du recul sur cette actualité et que cela reste simplement une source d’inspiration mais que surtout, cela ne soit pas votre principale source d’inspiration. Il faut juste voir cela comme un moyen de suivre les tendances et de suivre les photographes dont vous aimez le travail. 

Il y a quelque temps, l’utilisation d’optiques anciennes était un peu à la mode. Leurs défauts optiques permettaient d’amener un côté onirique aux images. Sujet un peu flou, effet intéressant dans les arrière-plans… je me suis donc moi-même pris au jeu, notamment avec cette empuse photographiée avec une optique ancienne générant un “bubble bokeh”. Les réseaux sociaux m’ont rapidement permis d’identifier les optiques permettant de générer ce genre d’effet.

 

L’idée étant donc de mixer différentes sources d’inspiration pour que l’ensemble participe à la maturation d’idées. Le tout en essayant de faire en sorte de ne pas effectuer un simple copier/coller de ce que j’ai vu passer. Ainsi l’ensemble est intégré dans ma façon de produire des images tout en gardant mon propre style ; si j’en ai un. 

Maintenant que vous savez comment je laisse travailler mon cerveau pour qu’une idée émerge de temps en temps, que faire lorsqu’une idée se concrétise ? Il faut simplement, dans un premier temps, identifier les besoins nécessaires à sa réalisation.

Les besoins techniques :

Selon le type d’image que je vais vouloir générer je vais avoir différents types de besoin. Est-ce que déjà j’ai le bon type de matériel ? Mon boîtier est-il adapté ? Si je souhaite réaliser une exposition multiple il faut que celui-ci dispose de ce mode sinon cela risque d’être compliqué à accomplir. Est-ce que mon 100 mm macro classique suffira ? Ou dois-je utiliser une autre optique pour un rendu particulier ? Ou parce que le sujet que je souhaite photographier est trop farouche pour être approché suffisamment avec ce genre d’optique ? Est-ce que je dois utiliser la lumière naturelle ou penser à utiliser un flash ?  

Je souhaitais réaliser un high key de libellule mais je savais que j’aurais du mal à approcher suffisamment l’insecte pour réaliser cela au 100 mm macro. Pour cette image j’ai donc utilisé un 300mm.

Il peut s’agir également d’identifier le matériel accessoire, autre que votre boîtier, votre optique et flash. Un réflecteur pourrait-il être nécessaire, ou un arrière-plan noir pour gommer la végétation environnante si la lumière ambiante ne vous permet pas de l’assombrir complétement ? Si je reviens à l’image ci-dessus, j’avais par exemple besoin de placer un mouchoir blanc devant l’optique. Habituellement avec le 100 mm macro j’arrive à manier l’optique et le mouchoir d’une seule main. Ici avec le 300 mm c’était impossible. J’ai donc dû me servir d’une pince couplée à un bras articulé, le tout accroché au collier de pied de l’objectif pour pouvoir utiliser mes deux mains, de sorte à manier l’appareil et l’optique. Pour cette partie “accessoire” la limite est votre imagination. De temps en temps cela peut aboutir à des résultats intéressants comme ci-dessus, à d’autres moments le résultat pourra être raté, comme ci-dessous, mais au moins vous aurez tenté et vous aurez appris de votre erreur. 

Ici j’avais tenté de créer un avant-plan imitant un flou lié à la végétation environnante. Pour cela j’avais simplement utilisé une fausse plante vendue dans le rayon aquarium de n’importe quelle jardinerie/animalerie. Le rendu n’est pas top, le vert des fausses plantes ne fait pas naturel, mais pourquoi ne pas l’utiliser pour une image en noir et blanc ?

Après avoir identifié le matériel adéquat, il faut identifier le type de réglage que je vais devoir appliquer afin d’obtenir le résultat souhaité. Est-ce que je dois employer des réglages simples : jouer simplement sur la vitesse pour réaliser une pose longue ou à l’inverse figer un mouvement. Jouer sur l’ouverture pour noyer le sujet dans un flou en jouant sur la végétation sur l’avant et l’arrière-plan ? Ou est-ce que je dois aller dans des réglages un peu plus techniques ou dans un style particulier ? Par exemple, les besoins entre high key, expositions multiples, mini studio ne sont pas les mêmes. Ou si je souhaite un portrait détaillé de mon sujet je vais peut-être devoir prévoir de passer par du focus stacking 

Une fois le matériel déterminé, il manque encore un gros paramètre à prendre en compte et qui jouera sur le rendu de l’image : les conditions environnementales.

Les besoins/conditions environnementales :

Selon le type d’image que vous souhaitez former, la météo pourrait jouer pour beaucoup. Si vous souhaitez, par exemple, un arrière-plan avec des couleurs bien lumineuses et vives, il faudra que celui-ci soit bien éclairé, limite en plein cagnard. Un ciel laiteux favorise un éclairage optimal de votre sujet, mais si vous souhaitez simplement un effet silhouette cela n’a pas d’importance. Si vous envisagez des images pour lesquelles vous avez besoin que l’insecte reste suffisamment immobile, un ciel menaçant pourra être un avantage. Les insectes ont tendance à rester plaqués au sol lorsque la pluie menace. A l’inverse si vous souhaitez prendre des images d’insectes en activité, il vaut mieux le faire par beau temps. 

Ce soir-là j’avais un coucher de soleil de folie. Les nuages dans le ciel présentaient différentes teintes intéressantes que j’avais voulu compiler dans une seule image à l’aide de l’exposition multiple et en jouant également sur la balance des blancs. Une soirée sans nuages ne m’aurait pas permis d’aboutir à la réalisation de cette image. 

Le sujet que vous souhaitez prendre en photo n’est peut-être pas visible tout au long de l’année. Il y a une certaine saisonnalité en macro. Par exemple, je sais que je photographie les ascalaphes en début de saison. Si une idée centrée sur un ascalaphe me vient en fin d’été, il faudra que j’attende le printemps suivant pour pouvoir la réaliser. 

Vous avez l’idée, identifié le matériel adéquat et les conditions optimales, il n’y a plus qu’à concrétiser l’idée.

Le sujet pour concrétiser l’idée :

La réalisation finale passe par une bonne connaissance de vos spots, des espèces que vous pouvez y trouver, de la végétation qui y est présente. C’est cette connaissance que vous aurez accumulée aux cours de toutes vos sorties précédentes qui vous permettra d’identifier le meilleur lieu et la meilleure période pour réaliser l’image. Une bonne connaissance de la disposition de la végétation vous permettra de vous placer au mieux pour former un arrière-plan adéquat. A force de venir sur un même lieu vous saurez, sans aucun doute où se lève/couche le soleil et comment vous placer en fonction (ou alors prenez une boussole). Ce sont toutes ces connaissances accumulées qui pour ma part me permettent de savoir comment je peux réussir à former l’image souhaitée. 

Aujourd’hui, je ne cherche plus seulement une espèce d’insecte à photographier, mais plutôt le sujet capable d’entrer dans l’image que j’ai imaginée. 

Cette image est issue de l’idée de jouer sur la capacité des ailes d’ascalaphe à “absorber” la lumière. J’avais tenté une première fois de réaliser cette image en lumière naturelle. Simplement en jouant sur le contraste entre la luminosité des ailes et celle de la végétation à l’ombre en arrière-plan. Malheureusement le contraste n’était pas suffisant pour noircir totalement l’arrière-plan et la première fois, la composition n’était pas aussi sympa. J’ai donc dû réitérer en utilisant un flash pour générer un contre-jour suffisamment puissant.

Mais c’est aussi prendre un risque de frustration important. Plus l’image est réfléchie en amont plus le risque est d’être confronté à une situation, aux limites de la photo en nature, qui ne collera pas pile poil à l’image imaginée. Parfois je ne trouve tout simplement pas de sujet, ou celui-ci n’est pas coopératif, il n’adopte pas la position idéale. Si vous avez lu mon article sur l’éthique et la macrophotographie, vous savez que je ne cherche pas à tout prix à réaliser une image. Le respect de mon sujet passe avant tout. La végétation peut avoir changé en cours de route, m’obligeant à attendre l’année d’après pour que cela marche comme je le souhaite. La lumière ne réagit pas comme je l’avais imaginé… Bref, tout un tas de paramètres qui génèrent cette frustration que l’on ressent lorsque nous n’arrivons pas à aller au bout de l’idée malgré toute la préparation en amont. Et parfois même, il arrive que l’image finale ne fonctionne finalement pas aussi bien que ce que nous avions imaginé. La nature garde toujours une part d’imprévu. 

Cette frustration fait partie du processus et permet, au moins, de se remettre régulièrement en question. On peut se prendre pour un génie quand on a l’impression d’avoir sorti l’image du siècle. Mais à la session suivante on peut avoir l’impression exactement inverse. Pour ma part, j’oscille entre euphorie et remise en question profonde, ça me permet d’éviter de prendre le melon. La photo nature reste une bonne école d’humilité…   

Conclusion :

J’ai essayé de détailler ici comment je construis mes images de la réflexion à la réalisation. Parfois cela fonctionne. Parfois le processus n’aboutit à rien, la réalisation finale ne rend pas aussi bien que ce que j’avais imaginé. Parfois cela rend différemment, ce qui est tout aussi intéressant voire plus. Souvent, le premier essai est le meilleur, on essaye ensuite de l’améliorer mais le résultat est moins bon que le premier essai. 

Je sais qu’on a tous un peu notre façon de procéder, ce qui est écrit ci-dessus ne concerne certainement que ma propre façon de travailler. Il n’existe pas une seule façon de faire, je vois cela plutôt comme fonction de l’expérience et de la sensibilité de chacun. J’ai donc demandé à plusieurs photographes nature comment naissaient leurs propres photographies. J’ai essayé d’avoir des avis d’un peu tous les types : Sebastien Blomme, une personne qui a plutôt tendance à improviser sur place. Emmanuel Graindépice, quelqu’un qui a la même façon de travailler que moi. Et Thomas Delahaye qui mixe les deux approches.

Interview :

Pour ma part, lorsque je pars faire des images, je ne suis pas à la recherche de quelque chose en particulier. Les repérages en amont et ma connaissance du terrain me permettent d’anticiper les espèces susceptibles d’être croisées, selon le biotope et la saison. Il en va de même pour l’atmosphère d’un site. À force d’ arpenter une prairie à différentes heures du jour et de l’année, on finit par savoir comment la lumière va sculpter l’environnement, comment la rosée va perler sur les graminées, ou encore où se situent les feuillages colorés pour composer de superbes arrière-plans. Ainsi, ce n’est pas parce que je n’ai pas de projet préconçu en tête que je pars à l’aveuglette : je peux facilement imaginer le fil conducteur de ma session macro et pressentir le style d’images que je vais pouvoir créer. Après, tout est une question d’adaptabilité… Je ne compte plus le nombre de fois où, parti en quête d’empuses, j’ai fini par photographier des Azurés faute d’avoir débusqué mon sujet de prédilection !

L’envie de déclencher sera alors provoquée par l’ambiance et la lumière du moment.  Je passe énormément de temps à observer les comportements des insectes sans même sortir l’appareil (mues d’empuses, accouplements, émergences de libellules). Si l’instant est fascinant mais que la magie lumineuse n’est pas au rendez-vous, je préfère savourer le spectacle qui se déroule sous mes yeux plutôt que de forcer la prise de vue. À l’inverse, mes disques durs regorgent de clichés de prairies fleuries sans aucun sujet précis, simplement parce que la luminosité y était incroyable. Ces photos restent souvent dans l’ombre, mais c’est précisément ce moment de grâce, où les rayons viennent tout sublimer, que je cherche obstinément à capturer. Le Graal, évidemment, reste d’immortaliser le sujet dans une posture parfaite au cœur d’une atmosphère divine. Mais soyons honnêtes : l’alignement des planètes est rare !

Pour moi, l’observation sur le terrain est absolument primordiale ! Cette phase d’observation permet de découvrir les espèces, de comprendre comment la lumière joue avec la végétation et ainsi de deviner quels clichés sont réalisables selon le lieu. Par exemple, pour obtenir un effet de « cercle solaire », il faut débusquer une prairie offrant une vue dégagée sur l’horizon juste avant le crépuscule. Si une colline ou une forêt masque le soleil une heure avant son coucher (ou une heure après son lever), il devient très difficile de composer avec une belle lumière. Il est tout aussi crucial de multiplier ces observations sur un même site, de ne pas se contenter d’un seul passage. Un spot photo se redécouvre à différents moments de la journée et au fil des saisons. D’un mois à l’autre, la prairie se métamorphose : la végétation pousse, change de texture, et les insectes qui la fréquentent évoluent selon leurs cycles de vie. Parallèlement, la course du soleil se modifie, transformant radicalement l’orientation, la chaleur et la qualité de la lumière sur un même brin d’herbe. Revenir souvent, c’est s’offrir la chance de ne jamais faire la même photo.

Comme j’ai tendance à agir à l’instinct, sans projet préconçu, on pourrait penser que la photographie naît en moi quelques instants seulement avant le déclic. Pourtant, c’est souvent rétrospectivement que je parviens à identifier le long cheminement qui mène à un cliché. En réalité, cette silhouette d’empuse mâle à contre-jour (cf. ci-dessus) a commencé à s’esquisser le jour où j’ai croisé mes premiers « diablotins » dans une prairie. Elle s’est ensuite nourrie des connaissances accumulées au fil du temps sur l’insecte pour savoir exactement quand le débusquer à l’âge adulte. Mes diverses sorties de terrain m’ont appris à décoder la topographie des lieux — savoir quelles zones profitent des premiers rayons de l’aube et lesquelles restent dans l’ombre. Enfin, un repérage la veille m’a permis de localiser deux ou trois mâles idéalement placés pour croiser la trajectoire du soleil levant. À cela s’ajoutent toutes mes tentatives ratées sur le sujet. Ce sont elles qui m’ont appris à anticiper : savoir quand déclencher, deviner l’instant où l’insecte va se figer ou entamer un mouvement, et évaluer de combien de minutes je dispose avant que la lumière naissante ne devienne trop dure et ne brûle l’image. À bien y réfléchir, cette photo a commencé à exister il y a près de 10 ans ! 

En toute honnêteté, il ne m’arrive que très rarement d’expérimenter certaines techniques ou approches créatives qui sortent de la macro/proxy plus classique (high key, exposition multiple, …). Et lorsque c’est le cas, c’est plutôt parce qu’un imprévu m’empêche de réaliser les clichés que j’affectionne : un vent un peu fort, une météo plus couverte que prévu… Dans ces moments-là, je m’essaye à des techniques inhabituelles, mais souvent sans grand succès. Là où je pourrais parfois faire preuve de créativité, c’est dans le choix des cadrages. Mais là encore, la démarche n’est pas innée chez moi. J’ai naturellement tendance à chercher le même style de composition (une distance similaire, le même type de lumière…). Cependant, une fois que j’ai dans la boîte l’image que je voulais, je me force à adopter un point de vue différent, une approche que je n’aurais pas envisagée au premier abord : me rapprocher du sujet, ou au contraire, intégrer davantage son environnement. Certes, le résultat n’est pas toujours au rendez-vous, mais certaines de mes photos préférées sont nées de ce processus.

Côté “Inspiration”, je suis un grand amoureux d’images sous toutes leurs formes : photographie, bande dessinée, illustration… Consciemment ou non, ce bagage visuel nourrit forcément mon propre travail.Pour autant, je cherche rarement à reproduire une œuvre existante. Mon influence est plus diffuse, plus subtile. C’est une fois sur le terrain que je m’en aperçois : certaines palettes de couleurs m’attirent instantanément, et certaines structures végétales me parlent plus que d’autres. Côté photographie, mes grandes sources d’inspiration sont Bastien Riu, Sandra Bartocha et Rachael Talibart. Même si je n’évolue pas dans le même univers que cette dernière, je suis convaincu que ses ambiances lumineuses et la force de ses compositions guident, d’une manière ou d’une autre, mon regard face au sujet.

Mes images naissent d’une réflexion en amont. Le plus dur, est bien sûr de réussir ensuite à la réaliser sur le terrain. L’idée est d’avoir les trois quarts des ingrédients, comme dans une recette de cuisine. Quand on les a, on sait que la réalisation sera possible !

Ma principale source d’inspiration est avant tout la Nature en elle-même, par ce qu’elle nous offre. Ensuite viennent les photographes, les peintres et la musique. Étant moi-même musicien, certaines ambiances sont directement associées à des « moods » musicaux. 

Généralement, mes images ne nécessitent pas de préparation technique ou de matériel particulier. Pour ma part, tout se fait à la minute, sur place, c’est-à-dire sans préparation spécifique du matériel. Et niveau matériel, je ne cherche pas à posséder les derniers objectifs ou le dernier appareil. Je m’en fiche un peu. Bien sûr, cela aide, mais cela ne fait pas tout. Comme avoir une bonne poêle ne fait pas de nous un chef étoilé ! En revanche, il faut bien sûr maîtriser certaines techniques et les avoir suffisamment pratiquées pour aboutir à l’image souhaitée. La préparation mentale des images en amont permet surtout d’engranger des idées et de gagner du temps sur place. En gros, je me dis : « Tiens, je pourrais faire ci, ça ou ça. » Puis, lorsque je me balade et que je retrouve quelques-uns des ingrédients imaginés, cela me fait « tilt » et je pars sur cette idée préconçue.

La météo et la saisonnalité sont très importantes pour moi. Par exemple, un temps maussade se prêtera davantage à des images épurées et surexposées. À l’inverse, une belle journée avec un beau lever de soleil sera propice aux couleurs et aux contre-jours. L’ambiance et la composition sont, pour ma part, plus importantes que le sujet lui-même. Après, c’est évidemment un plus lorsqu’il s’agit d’un sujet photogénique, comme un Apollon, ou plus rare, comme un Tichodrome échelette.

Pour les images très épurées, comme les high key, l’image finale est souvent fidèle à l’idée de départ. Mais on ne contrôle jamais tout, et cela peut entraîner des surprises ou des choses inattendues lors de la prise de vue… et tant mieux ! Entre l’émergence de l’idée et sa réalisation, cela peut aller assez vite. Souvent, je me donne les moyens d’y arriver rapidement grâce à la technique et à la répétition des essais. Mais il m’est quand même arrivé d’attendre quatre ans avant d’obtenir l’image finale, car il y avait un facteur humain qui ne dépendait pas de moi et qui ne se produisait qu’une seule fois par an.

Les rencontres imprévues arrivent surtout lorsque je pars en billebaude, lors de grandes balades en montagne. Sur le chemin, on sait plus ou moins ce que l’on peut voir, mais l’animalier réserve toujours des surprises… ou parfois aucune ! Dans ce genre de journée, si je croise un animal ou une scène rare, il est certain que j’abandonnerai immédiatement mon idée de départ pour profiter de ce moment. Par exemple, il y a quelques jours, en Vanoise, je grimpais vers l’un de mes endroits fétiches pour réaliser des images de bouquetins à contre-jour, comme celle de la couverture de mon deuxième livre. Vu la chaleur, les bouquetins étaient peu présents. En revanche, j’ai rencontré un Lagopède alpin qui a monopolisé toute mon attention.

Ma manière de photographier a beaucoup évolué au fil du temps. Au début, je pense que l’on est surtout dans l’improvisation et la découverte. Il y a énormément de choses à apprendre. Puis, avec le temps, on observe, on apprend, on écoute… Et, petit à petit, tout se met en place : on se construit, on développe sa propre signature.

À quel moment une photographie commence-t-elle réellement ? Dans la tête… quand on veut faire des choses abouties.

Mes idées d’images naissent de la convergence entre deux paramètres essentiels : le choix du sujet et la connaissance approfondie du lieu où il évolue. Dans ma démarche, la visualisation en amont est primordiale. Je ne pars généralement pas au hasard ; je planifie mes sorties sur des spots que je connais par cœur et où je sais quels sujets je vais rencontrer. Lorsque je me rends dans une prairie humide pour photographier des odonates, j’ai déjà une image mentale très précise de ce que je souhaite obtenir. Connaissant parfaitement le milieu, je peux anticiper la qualité de la lumière, la configuration du décor, la végétation environnante et les supports sur lesquels les insectes vont se poser. Très tôt le matin, je recherche les contre-jours pour capturer ces ambiances de flare que la rosée et la lumière rasante permettent de sublimer. C’est cette alchimie entre anticipation technique et connaissance du terrain qui guide la création de mes images.

Mes principales sources d’inspiration proviennent du travail d’autres photographes. Je nourris quotidiennement mon regard à travers les réseaux sociaux, les livres, les festivals et les expositions. J’y puise des idées pour sortir de ma zone de confort, découvrir des approches que je ne maîtrise pas encore et faire évoluer ma vision artistique. L’objectif n’est jamais de reproduire une image, mais de me renouveler continuellement pour proposer un regard personnel.

Ma manière de photographier a profondément évolué. À mes débuts, j’avais une approche essentiellement naturaliste : je photographiais tout ce que je trouvais, quelles que soient les conditions. Aujourd’hui, le hasard n’a presque plus sa place. Je prépare mes sorties en fonction des saisons, des cycles de vie des espèces et de spots très précis que je connais parfaitement. Je déclenche beaucoup moins, mais chaque image est davantage réfléchie, construite et aboutie. Désormais, c’est clairement l’ambiance qui prime. Je peux trouver le sujet idéal ; si la lumière et l’atmosphère ne sont pas au rendez-vous, je ne déclencherai pas. Mon objectif est de proposer une interprétation personnelle du vivant. S’il n’y a ni poésie, ni ambiance, ni onirisme… alors il n’y a pas de photo.

La préparation est à la fois mentale, technique et matérielle. Mentalement, je projette déjà les compositions possibles avant de partir. Techniquement, je prépare mon sac afin de pouvoir faire face à toutes les situations. Si le soleil et la rosée sont présents, je privilégie les contre-jours et les flares. Si le ciel est couvert, je bascule immédiatement vers une approche high-key grâce à un diffuseur, un réflecteur ou un fond blanc. Mon équipement comprend également des torches LED, des plamps, un bean-bag et un mini-trépied. En revanche, je photographie toujours à main levée afin de conserver une totale liberté de mouvement.

J’investis finalement assez peu dans le matériel. Quelques accessoires ou un objectif très typé, comme un Trioplan, suffisent parfois à ouvrir de nouvelles possibilités créatives. Le véritable investissement reste le temps consacré à l’apprentissage. Maîtriser une nouvelle technique, comme la double exposition, demande de nombreux essais avant qu’elle ne devienne naturelle.

Les conditions météo et les saisons sont le fil conducteur de mon travail. Dans le nord de la France, l’humidité m’offre la rosée indispensable à mes images matinales. À l’inverse, lors de mes séjours dans le sud, je privilégie les fins de journée et les points d’eau pour retrouver des ambiances lumineuses propices à ma démarche. Une idée peut naître et être réalisée le jour même, mais elle peut aussi attendre une saison entière, voire une année, lorsque le sujet ou les conditions ne sont plus réunis. Même lorsque tout est préparé, la nature impose ses propres règles. Les conditions changent, le sujet n’est pas là ou la lumière ne correspond pas aux attentes. C’est alors qu’il faut savoir rebondir, chercher un autre angle ou exploiter une ambiance différente. Les rencontres imprévues occupent également une place importante. Si je pars photographier des odonates et que je croise un machaon, je privilégierai souvent cette rencontre rare. Abandonner une idée n’est pas un échec, mais une opportunité de créer une image que je n’avais pas imaginée.

Pour moi, une photographie commence toujours par une image mentale. Mais elle prend véritablement vie lorsque je pose l’œil dans le viseur et confronte cette idée à la réalité du terrain. La préparation ne m’enferme pas ; au contraire, elle me donne la liberté de m’adapter aux caprices de la nature et de concrétiser soit l’image que j’avais imaginée, soit celle que l’imprévu me suggère.

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One Comment

  1. Bonjour ,
    Merci pour ces partages qui nourrissent l’inspiration à la fois et d’abord dans la découverte de la nature et également dans la construction des images .
    Que de la passion .

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